Voici un ouvrage magnifique, tant par sa facture que par son contenu.
On peut s’en réjouir. Laurent Bayart, auteur d’une quarantaine de
livres mais qui publie son premier sur le vélo, hisse la littérature
cycliste (que certains croyaient moribonde) au niveau d’un Antoine
Blondin ou d’un Louis Nucera. C’est à une séduisante variété d’humeurs, de rencontres, de paysages et d’aventures que nous convie, à la manière d’une promenade à bicyclette, ce carnet surprenant. Dès le début, le narrateur prend sa fourche de pèlerin et se met à suer de l’eau bénite sur « un chemin de Compostelle imaginaire », telle une poussière en route vers « l’immensité de Dieu ». « Pédaler, c’est comme sacrifier à un rite, nous dit-il. Offrir ses pieds, ses jambes, ses muscles à l’autel du vélo. » Et le sacrifice impressionne. On souffre avec lui sur la délicate pente du Mont Sainte-Odile avant de savourer une pause furtive à l’ombre des impassibles sapins. Ah ! le plaisir fabuleux, juste après l’effort, de « la bière du retour », des bulles qui pétillent dans la gorge. D’emblée, Bayart se pose comme un écrivain du gravillon, du détail saisi dans la fulgurance de l’instant, de l’immense plaisir minuscule cher à un certain Philippe Delerm. Mais l’Alsacien manifeste un sens du style pittoresque souvent bien supérieur au Normand – lequel, du reste, préfère le foot à la petite reine, le traître ! Voilà donc un auteur qui, dès qu’il enfourche sa bicyclette, glorifie la surprise et l’émerveillement. Le kaléidoscope des fleurs qui embaument le chemin, le pépiement des pneus, le cobalt du ciel… Les sensations touchent, la synesthésie fait merveille : les parfums, les couleurs se répondent. Tout va bien dans le meilleur des mondes, jusqu’à ce fichu clou qui crève le biclou ! Il faut alors savoir faire preuve de doigté, de philosophie. « Le vélo est une étoile filante qui passe dans la vérité de l’instant », nous dit l’auteur. De la même manière que la flamme d’une bougie recèle l’essence même du soleil, il y a dans tout cycliste en herbe, dans chaque coureur du dimanche, un air de Tour de France. De ce Tour intact qui enchante l’enfance et l’âme champêtre qui sommeille en nous. L’auteur multiplie les images d’Épinal ; comme Nabokov, il capture de sa plume les papillons qui le ravissent jusqu’à ce qu’une maudite phalène s’écrase sur sa joue : l’humour vient alors gifler la poésie. Bien sûr, « qui pneu le plus pneu le moins ! » Il y a de très belles pages, vivantes comme si on y était, sur la plus célèbre des courses, et parfois la plume prend une posture érotique. Mais il demeure surtout, chez notre poète, une mystique de la pratique vélocipédique. Elle lui permet de toucher à l’absolu, de goûter l’ivresse du grand air, d’être « en osmose avec le mouvement du monde ». Sur son vélo, il se grise de la liberté de mouvement comme pouvait le faire Miguel Indurain, il se délecte des « vagabondages de l’esprit » et des « moments d’éternité volés à l’humeur du temps ». Il est comme Ulysse, prenant part à une épopée. « Rouler, c’est vieillir moins vite », nous dit-il dans une allusion implicite à la théorie de la relativité d’Einstein. Rouler en écrivant pour accéder à l’éternité. OL Voyage en chambre à air de Laurent Bayart, Les Petites Vagues éditions, 2007. Site web : http://www.laurent-bayart.fr | ![]() |